Post-mortems · 6 min · démo interactive
Le piratage de Ronin : quand 5 clés sur 9 suffisent
Neuf validateurs, cinq signatures requises : sur le papier, un seuil solide. Sauf que quatre clés dépendaient d'un seul opérateur, et qu'une cinquième était restée à portée.
L’idée en une phrase
Le bridge de Ronin exigeait cinq signatures sur neuf, mais un attaquant a pu les obtenir en ne pénétrant, pour l'essentiel, qu'une seule organisation.
Un multisig ne protège pas par le nombre de clés. Il protège par le nombre d'entités indépendantes qu'il faut compromettre. Ronin comptait neuf validateurs, et ce chiffre rassurait. Le chiffre utile était plus petit.
La démo
Clés entre les mains de l'attaquant
Coche des clés volées, puis tente le retrait.
Sans JavaScript, fais le compte. Il faut 5 signatures. Sky Mavis contrôle 4 validateurs, et son autorisation de signer pour Axie DAO n'a jamais été retirée : 4 + 1 = 5. Retire cette autorisation et l'attaquant s'arrête à 4 sur 9. Il devrait alors entrer chez un second opérateur. Les validateurs SM 1 à SM 4 sont ceux de Sky Mavis. Les signatures affichées sont des empreintes fictives, pas de vraies signatures.
Pourquoi ça compte
Ronin est une chaîne latérale d'Ethereum créée par Sky Mavis pour le jeu Axie Infinity. Pour y faire entrer ou sortir des fonds, les utilisateurs passaient par un bridge : les actifs restaient verrouillés dans un contrat sur Ethereum, et les retraits devaient être approuvés par cinq des neuf validateurs.
Le 23 mars 2022, deux retraits sortent ce contrat de 173 600 ETH et 25,5 millions d'USDC, soit environ 625 millions de dollars au cours de l'époque. Personne ne s'en aperçoit sur le moment. Le vol est découvert le 29 mars, lorsqu'un utilisateur ne parvient pas à retirer 5 000 ETH. Six jours sans alerte.
À la mi-avril 2022, le FBI a attribué ce vol aux groupes Lazarus et APT38, liés à la Corée du Nord. Le Trésor américain a sanctionné l'adresse ayant reçu les fonds.
Le code
Ce script reproduit la vérification du seuil, puis calcule le nombre d'opérateurs à compromettre. Il ne dépend pas du nombre de clés mais de leur regroupement. Modifie groupes, par exemple avec neuf opérateurs distincts, ou change SEUIL.
Clique sur Lancer pour exécuter ce code dans ton navigateur.
Ce qui se passe vraiment
Clique sur Rejouer l'attaque. Cinq cases se cochent, et le bridge accepte le retrait. Remarque ce que ne fait pas le contrat : il ne détecte rien d'anormal. Il vérifie que cinq signatures valides correspondent à cinq validateurs enregistrés. C'est exactement ce qu'il reçoit. Une clé volée produit une signature parfaite.
Regarde ensuite le chiffre « opérateurs à compromettre » : il vaut 1. Dans ce décompte, Sky Mavis et l'autorisation restée active forment un seul groupe de cinq clés. Le seuil de 5 sur 9 se réduisait, en pratique, à une seule organisation.
D'où venait cette cinquième signature ? Selon le compte rendu publié par Sky Mavis le 27 avril 2022, Axie DAO avait autorisé Sky Mavis, en novembre 2021, à signer en son nom pour absorber un pic de charge. L'arrangement a pris fin en décembre 2021, mais l'accès n'a pas été retiré. L'attaquant, une fois dans l'infrastructure, a pu obtenir cette signature en passant par un nœud RPC sans frais.
Coche maintenant Autorisation de signature pour Axie DAO retirée, et tente le retrait. La signature DAO disparaît, 4 sur 9, retrait refusé. Le compteur d'opérateurs passe à 2. Une ligne de configuration oubliée valait donc l'écart entre un retrait refusé et 625 millions de dollars partis.
Déplace enfin le curseur de seuil. À 6 sur 9, le groupe Sky Mavis ne suffit plus, à 9 sur 9, il faut tout le monde. Mais un seuil très élevé a un coût : une clé perdue ou un validateur hors ligne bloque les retraits légitimes. Le réglage est un compromis entre vol et blocage, pas une valeur à maximiser.
La démo simplifie la vérification, car les signatures y sont de simples empreintes. Elle ne reconstitue pas le chemin technique de l'intrusion, dont tous les détails ne sont pas publics.
Dans la vraie vie
Sky Mavis a indiqué qu'un employé avait été compromis par une attaque de spear phishing, un hameçonnage ciblé. The Block a rapporté, en citant deux sources anonymes, qu'un ingénieur senior avait reçu une fausse offre d'emploi sous forme de PDF piégé. L'entreprise n'a pas commenté ce détail. Le message technique reste le même : l'entrée la plus accessible d'un système de signature est souvent un humain.
Après l'incident, Sky Mavis a annoncé une levée de 150 millions de dollars pour rembourser les utilisateurs touchés, et a augmenté son nombre de validateurs. Le bridge a rouvert fin juin 2022.
La leçon dépasse Ronin. Devant un contrat qui garde beaucoup de valeur, pose trois questions. Combien d'entités réellement indépendantes faut-il compromettre ? Qui peut signer à la place de qui, et ces délégations sont-elles encore justifiées ? Qui serait alerté, et en combien de temps, si le contrat se vidait ce soir ? La page sur les bridges explique pourquoi cette cible est si attirante : elle concentre les fonds verrouillés d'un écosystème entier. Le stockage d'une clé compte aussi, mais il ne répare pas une gouvernance trop concentrée. Le pendant côté contrat se trouve dans le cas Nomad.
Ce qui peut mal tourner
- Compter les clés plutôt que les opérateurs. Neuf clés dans quatre mains sont quatre clés pour un attaquant. Vérifie qui contrôle quoi.
- Oublier une délégation temporaire. Ce qui est prévu pour durer un mois devient permanent si personne n'est chargé de le retirer. Une permission doit avoir une date de fin.
- Surveiller trop peu. Six jours se sont écoulés entre le vol et sa découverte. Une alerte sur les sorties anormales d'un contrat aurait pu raccourcir ce délai.
- Traiter le spear phishing comme un risque de grand public. Un attaquant patient peut construire pendant des semaines un personnage crédible pour une seule cible.
- Stocker plusieurs clés sur la même infrastructure. Une intrusion dans le réseau d'un opérateur peut atteindre tous ses validateurs, même si chacun a sa clé propre.
- Croire qu'on peut récupérer les fonds. Une signature valide est définitive. La chaîne n'offre aucun recours, et le gel ne vient que d'acteurs centralisés, au cas par cas.
Teste-toi
Contenu éducatif. Pas un conseil en investissement. Les crypto-actifs comportent un risque de perte en capital. Pour la démarche éditoriale, voir à propos. Mise à jour : 31 octobre 2026.